Fin janvier 2020, j’ai eu la chance d’être reçue dans les bureaux de ARCHistory, ASBL bruxelloise spécialisée dans l’architecture et le patrimoine. L’équipe qui est derrière de nombreuses analyses, expositions, mais qui est aussi à l’origine du développement de la plateforme « Bruxelles, Ville d’Architectes » m’a ainsi accordé un long moment de discussions passionnantes. Nous avons parlé de l’importance des inventaires du patrimoine architectural mais également d’étudier le patrimoine et que de communiquer les résultats vers le grand public. Prêts pour un petit plongeon dans le monde de l’histoire de l’art et de l’architecture? C’est parti !

Une équipe de passionnés

La première chose que je retiens de ma visite est un moment authentique, plein de discussions passionnantes. Historiens de l’art aux parcours parfois atypiques, les membres de l’équipe sont passionnés par leur travail et le font sentir. 

Moi, ce que je trouve vraiment formidable dans ce job c’est qu’on ne fait pas une seule chose, on fait de tout. On va dans les archives, on rédige, on va faire des photos sur le terrain, on rentre dans les bâtiments,… Quand on fait des expositions ça va de la conception au montage physique de l’exposition, et au démontage… Ce n’est pas juste du travail à la chaîne, on fait l’éventail du travail et ça change tout. Et quand on en parle aux gens qu’on rencontre, ils disent: « ça doit être chouette ». Et oui! 

Christophe

L’ASBL participe au développement de l’inventaire bruxellois du patrimoine architectural, et ce depuis 2002. Ce travail de longue haleine est toujours en cours. Basé sur des archives, il s’agit d’un réel travail d’analyse. A côté de cette mission, l’équipe réalise des études historiques sur des bâtiments spécifiques mais remplit également un important rôle de publication et de vulgarisation des connaissances ainsi développées par la mise en place d’expositions, de conférences mais aussi de visites. La plateforme « Bruxelles, ville d’architecte » ou l’accompagnement de visites lors du BANAD entrent donc dans cette part importante de leur travail.

Des choix politiques en matière de patrimoine

Ce travail est cependant impacté par les choix des politiques, qui définissent les grandes orientations en la matière. Même si l’indépendance dans le traitement et souvent le choix de ce qui est étudié, les cabinets successifs font cependant aussi des choix sur les styles qui devraient être promus. Ainsi par exemple l’inventaire de Wallonie développé dans les années 1970 s’arrêtait à 1830 (excluant donc une bonne partie du patrimoine architectural que nous connaissons: l’éclectisme, l’Art Nouveau, l’Art déco et évidemment le modernisme). D’une manière similaire, ce sont aujourd’hui à Bruxelles l’Art Nouveau et le modernisme d’après-guerre qui ont les faveurs du politique. «  Et l’Art déco et le modernisme? » demande Christophe, « Et tout ce qu’il y a avant? » rajoute Cristina. «  Et l’éclectisme! » fait Olivier, en jetant un regard à Christophe (passionné d’éclectisme) en riant. A quoi Cristina rétorque : « Oui mais ça je comprends, tu sais… ». Rires. Il n’empêche que la problématique existe. Tout ceci renforce l’idée qui paraît commune que « la mode change », et que l’architecture ne fait pas exception. 

A la question « Alors, une création architecturale prend de la valeur parce qu’elle vieillit ? », l’équipe me répond globalement par l’affirmative. En effet, si « on a plus de recul », « on s’est habitués », aussi ! Ainsi, Olivier nous donne l’exemple de la Tour Martini (qui se situait à l’emplacement actuel de la Tour Rogier), bâtiment autour desquels il se mobilisait dans les années 70 pour éviter sa destruction. Ses collègues de l’époque s’étonnaient de le voir défendre un bâtiment qui après tout « n’est que de 58! » Cet exemple illustre bien comment on manque de recul pour évaluer la qualité architecturale d’un bien, que l’on catégorise parfois de “verrue” sans aller plus profondément dans sa compréhension.

J’apprends également que l’Art Nouveau n’intéressait personne avant le milieu des années 1960. Les façades comme celle de la maison Strauven n’intéressaient donc simplement pas le public. Cependant l’Art Nouveau n’est pas le seul style qui définisse Bruxelles. En effet, comme dans la plupart des villes européennes, le néo-clacissisme est très présent.

Aimer, admirer, respecter: pour un patrimoine connu et préservé

Bénédicte explique en effet que des campagnes ont lieu sur le néo-classicisme, et que ce style est finalement aujourd’hui mieux valorisé, y compris par la Commission des Monuments et sites. Si ce style a été parfois bafoué dans un sens par l’urbanisme, et notamment le développement des voiries, mais également dans les bâtiments, la prise de conscience est bien réelle. L’équipe convient qu’il est important cependant qu’au-delà des options choisies par des administrations, il revient aussi aux citoyens de continuer à aimer tous les styles.

Aimer, oui! Mais ce n’est pas tout. Pour Cristina, “c’est surtout respecter”. En effet, il faut aller au-delà des amours passagères de la mode, pour apprendre à respecter l’ensemble du patrimoine. Pour apprendre à l’ensemble de la population à aimer l’ensemble des styles, c’est un vrai travail d’éducation qui est nécessaire.

En fait on aime ce qu’on connait – s’ils ne sont pas en contact avec certaines architectures, certaines manières d’habiter, si on prend par exemple l’architecture d’après-guerre, l’architecture des années 60… beaucoup de personnes ne l’aiment pas, mais s’ils apprennent les codes, pourquoi on a construit à ce moment comme ça, et ce qu’il y avait de novateur dans les matériaux, dans cette nouvelle manière d’habiter, ils vont aimer!

Cristina

Tous semblent ici approuver ce point plus général: l’apprentissage et la connaissance permettent à tout un chacun d’apprécier l’architecture même à première vue inesthétique, pour ce qui est autour, pour le contexte et l’histoire dans lesquels elle voit le jour. Christophe décrit ainsi les visites guidées de la station Alma qu’il mène et où aux premières réactions négatives succèdent en fin de visite des yeux ébahis par la compréhension de tout ce qui fait l’architecture, au-delà des formes pures. 

Mais alors comment fait-on quand on est face à un public qui déjà n’est pas forcément averti, mais parfois réticent à certains styles? La réponse est plutôt unanime: “on explique”, et “on raconte” le bien.

Il faut prendre des critères qui sont le plus objectifs possibles, mettre une distance par rapport au bâtiment, et faire valoir des critères constructifs, des critères… le bâtiment a été classé pour différentes raisons, pas parce qu’il est esthétiquement joli, il a des caractéristiques qui soient constructives, mêmes sociales, même tout à fait autres pour lesquelles il a joué un rôle particulier, et dans lequel il s’inscrit de façon intéressante.

Bénédicte

Au final, le travail du guide paraît à ce titre absolument essentiel.

En fait j’ai l’impression qu’on pourrait intéresser à tout si on fait une mise en contexte et qu’on met en lien, on va dans le détail des matériaux, des formes, des espaces… c’est irrésistible. On peut réussir à intéresser tout le monde, je crois.

Cristina


Le bâtiment qui nous fait vibrer…

Après avoir abordé ces questions liées plus généralement au coeur du travail de l’ASBL, je proposai à chacun des membres de l’équipe de citer un bâtiment ou un lieu qui pourrait être leur préféré. La question est plus difficile qu’il n’y paraît. Il va sans dire que les lieux cités que je n’ai pas encore vus sont indéniablement inscrits sur ma to-do-list.

Moi je prends un facile, mais c’est l’hôtel Solvay… parce que j’ai eu la chance de le guider et c’est… c’est incroyable, vraiment, tout est réfléchi, tout est pensé, tout est calculé et c’est un grand théâtre, c’est une grande mise en scène et… pour moi c’est la perfection, j’ai jamais rien vu de plus beau à Bruxelles. Il y a peut-être Gaudi qui m’a peut-être encore plus fait vibrer mais c’est en-dehors de Bruxelles. Mais pour moi à Bruxelles, et en Belgique, c’est le plus beau bâtiment que j’ai vu. Comme je l’ai guidé, je l’ai beaucoup étudié pour faire des visites, et j’ai passé des moments exceptionnels dans ce bâtiment. Et on s’approprie un peu les lieux à force de les guider. 

Christophe

Un bâtiment qui m’a intrigué depuis longtemps, c’est le bâtiment de l’avenue Molière, de Raeymaeckers, dont l’esthétique… il y avait quelque chose, une certaine austérité… c’est un bâtiment dans lequel j’avais envie de rentrer. Je ne sais pas si c’était « vibrer », mais qui m’a beaucoup intriguée. Et puis après c’est le type d’architecture que j’aime…

Cristina

Moi c’est plutôt le volume, l’articulation de volumes… plus une architecture qui se suffit à elle-même que une architecture qui a besoin de décor. En ce sens là, ce n’est pas un bâtiment plus qu’un autre, mais c’est plutôt une époque, une manière de vivre. Et justement l’architecture néo-classique qui est très sobre mais où on arrive à l’essentiel… l’architecture des années 30 aussi, on a des sentiments similaires… Si je dois en épingler un, ça sera peut-être un ensemble… je trouve que quelque chose de très beau est la place des Barricades, par exemple… mais un bâtiment individuel, ça je dois réfléchir… (elle finira par citer quelques minutes plus tard le Palais Stoclet)

Bénédicte

Moi je crois que c’est des villas, à Uccle… ces proportions à l’intérieur… j’ai l’impression qu’ils avaient tout compris dans les années 50-60, une manière de vivre, un peu à l’horizontale, avec des plafond bas, près du coin à feu… et puis des revêtements de sol différents, des escaliers ouverts… Si un jour je devais changer de maison… Cela me fait penser à la villa sur la cascade de Wright… un peu ce genre d’architecture à deux étages avec… …avec des baies vitrées, et des étages pas trop hauts…… la simplicité des formes et en même temps chaleur des matériaux…Exactement!

Caroline (mes interventions sont en italique)

Moi a priori c’est plutôt à la base l’architecture des châteaux, (…) au départ c’est ce qu’on appelle le style traditionnel en brique, pierre, les fenêtres à croisées, les tourelles, etc. mais en évoluant c’est quand même le néo-classicisme qui pour moi reste le sommet du bon goût. L’harmonie devant un château 18ème français… L’architecture de volumes simples, bien organisée, les bonnes proportions… c’est irremplaçable. Alors ça peut être intéressant des jeux de décors, de volumes un peu compliqués mais physiquement c’est reposant de voir une architecture classique ou néo-classique (…) Il y a quelque chose que j’aime bien dans cette architecture, dans la mesure où elle se débarrasse de ce qui est de trop. Je retrouve le jeu de volumes, je jeu de pleins et de vides juste ce qu’il faut…

Olivier

Le patrimoine, miroir de la société

Mais au-delà de l’esthétique et de la compréhension de l’architecture, pourquoi faut-il éduquer au patrimoine architectural?

L’architecture, c’est quand même la première chose qui définit une ville. La ville c’est défini par quoi? Par ses monuments, son architecture. Les gens vivent dedans donc il faut qu’ils apprennent à s’y sentir bien, à la vivre le mieux possible, et à se l’approprier. Une ville que vous ne vous appropriez pas, on a pas envie d’y vivre, d’y contribuer.

Bénédicte

Par ailleurs, l’architecture a un influence sur le comportement. Olivier expliquait en effet son sentiment face à une façade néo-classique. Les individus sont impactés par leur milieu. Plus encore, ils vivent avec celui-ci; ainsi ils peuvent s’approprier les formes qui les entourent. La compréhension est ainsi vecteur d’action, mais aussi la porte vers un espace beaucoup plus riche. Ceci implique aussi, dans la lignée de ce qui avait été dit plus tôt, que le travail d’éducation doit se faire d’une manière qui favorise l’appropriation et la compréhension profonde du patrimoine.

Je trouve qu’il n’y a pas que l’approche savante et liée à la connaissance. Il y a aussi l’expérience physique, le fait de traverser un espace, de le toucher. Alors on peut après aller vers des notions, se dire « pourquoi on a construit les galeries Saint-Hubert? » mais il faut d’abord les expérimenter: « ici je suis protégé de la pluie, je suis protégé du vent, je peux regarder les vitrines »... Partir d’un ressenti et d’un vécu pour alors aller après vers la connaissance. Pour “Monsieur Tout-le-monde” ça peut s’expérimenter, ça ne doit pas être réservé aux patrimonieux, à ceux qui s’intéressent déjà ou qui ont une culture de base…

Cristina

Au fond, l’architecture, les modes de constructions sont des traces de la société dans laquelle on vit; en témoignent les évolutions du monde architectural, par exemple vers des modes de construction plus écologiques.

C’est un reflet d’une époque, de comment on vit, de comment des relations entre les personnes, de hiérarchie… ça raconte beaucoup de choses l’architecture, au-delà de la beauté esthétique.

Cristina

Ainsi, au-delà de l’apprentissage pur et simple, le patrimoine est aussi un vecteur l’appropriation de la ville par ses citoyens. Voilà qui vient appuyer théoriquement les initiatives de réappropriation par les citoyens de l’espace public, dans l’optique d’une renaissance de la ville, qui passe aussi par l’urbanisme et la redécouverte des trésors cachés de la Région. Le rôle des politique dans une telle prise de conscience est en effet crucial. Le discussion avec l’équipe porte désormais aussi sur la jeune Région bruxelloise, et sa manière de protéger et promouvoir son patrimoine.

Protéger et promouvoir: la Région bruxelloise et le patrimoine architectural

Si mon intuition était que Bruxelles aurait été potentiellement une ville « oubliée » sur le plan architectural, les discussions sur ce thème avec l’équipe m’ont cependant fait entrevoir une autre problématique que j’aimerais traiter plus profondément dans un autre article: l’impact du tourisme sur la façon dont le patrimoine est perçu. 

Si les autorités bruxelloises jouent fortement la carte de l’Art Nouveau, pour valoriser la ville sur le plan touristique, il est important de considérer le danger potentiel qu’il y a à coller une étiquette trop simplifiée sur Bruxelles. En termes de marketing, cependant, l’Art Nouveau agit comme un “produit d’appel” qui joue sur une caractéristique exceptionnelle de la ville, et sur des noms connus internationalement tel que celui de Victor Horta.

Bruxelles, c’est en effet plus que l’Art Nouveau, le chocolat et la bière. Et si l’Art Nouveau peut servir d’hameçon pour les touristes, il faut pour illustrer l’ensemble du patrimoine architectural de la ville qu’ils se promènent, et découvrent aussi ce qui existe à côté de ce style. Voilà peut-être aussi le fond de la démarche qui anime les vrais passionnés des architectures multiples qui font de Bruxelles une ville au patrimoine vibrant: faire découvrir les architectes qui ne sont pas des « grands », des Horta, des Hankar ou autres, de faire dépasser les barrières esthétiques pour comprendre profondément le sens de la ville, de sa forme. Pour aimer Bruxelles, comme pour aimer ses formes, il faut aller au-delà des apparences et tenter d’en comprendre l’histoire et le développement. Ainsi seulement, nous pouvons mieux la comprendre et tenter de répondre aux défis qui sont les siens. Mais ça, c’est question de politique, et plus tellement d’architecture et d’esthétique. Enfin, tout est toujours lié. Pour ma part, je sors grandie de cet entretien, renforcée dans ma démarche et nourrie dans ma passion.

Infos et liens

  • Le prochain architecte mis à l’honneur sur la plateforme « Bruxelles, ville d’architectes » sera Louis Tenaerts, architecte plutôt mineur mais à la production pléthorique surtout dans la seconde couronne de la Région bruxelloise.. Comme de coûtume, le site hébergera le résultat des recherches de l’équipe d’ARCHistory, avec un catalogue détaillé à l’appui. Une exposition sera également organisée pour présenter ces résultats. Retrouvez le travail déjà réaliser sur Strauven, Hamesse et Dumont, sur https://villedarchitectes.brussels/fr/architectes 
  • Retrouvez l’inventaire du patrimoine architectural de Bruxelles sur http://www.irismonument.be/
  • Toutes les information sur ARCHistory sont sur http://archistory.brussels/. Je remercie encore l’équipe de m’avoir accordé du temps pour la réalisation de cet article.
  • Je remercie Etienne du site Back in Time, dont le travail de mise en ligne de photos de cartes postales anciennes mérite d’être mieux connu: http://www.backintime.be/
  • Image d’illustration obtenue grâce à l’outil fascinant BruCiel de urban.brussels. A découvrir!